Comment le conseil d'administration peut-il accompagner la stratégie ESG d'une entreprise ?

Par Françoise Mercadal-Delasalles
27 février 2025
5 min
Sommaire

Les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) sont devenus des éléments incontournables dans la gestion stratégique des entreprises, car ils répondent aux attentes croissantes des investisseurs, clients, employés et régulateurs. Dans ce contexte de transformation, le conseil d'administration voit son rôle évoluer, passant de garant des intérêts financiers à pilote de la création de valeur sur le long terme. Parallèlement, les directions financières sont appelées à réinventer leurs outils et approches pour intégrer ces nouvelles dimensions dans le pilotage de l'entreprise. 

Dans cet article, nous vous proposons d’explorer le rôle central du conseil d'administration dans la stratégie ESG et sa collaboration avec le comité de direction pour garantir une intégration réussie de ces enjeux.

Le conseil d'administration comme garant de l'intégration ESG dans la vision stratégique

Le conseil d'administration occupe bien évidemment une position privilégiée pour piloter l'intégration des enjeux ESG dans la stratégie globale de l'entreprise. En effet, son rôle ne se limite pas à valider des initiatives ponctuelles, mais s'étend à la redéfinition même de la mission de l'entreprise à l'aune des critères de durabilité.

Aligner la mission et les valeurs avec les enjeux ESG

Le conseil a la responsabilité de s'assurer que la raison d'être et les valeurs fondamentales de l'entreprise intègrent les préoccupations environnementales et sociales pertinentes. Cette démarche permet d'ancrer les considérations ESG dans l'ADN même de l'organisation. Certaines organisations vont jusqu’à formaliser cette démarche en adoptant le statut d’entreprise à mission, par exemple, ou d’autres certifications. 

Identifier les enjeux ESG matériels

Tous les enjeux ESG n'ont pas la même importance selon les secteurs d'activité. Le conseil d'administration doit superviser l'analyse de matérialité permettant d'identifier les enjeux ESG les plus pertinents pour l'entreprise, en fonction de leur impact potentiel sur la performance financière et extra-financière. Cette analyse constitue la pierre angulaire d'une stratégie ESG efficace et ciblée.

Définir des objectifs ESG mesurables

Sur la base de cette analyse, le conseil doit veiller à la définition d'objectifs ESG ambitieux mais réalistes, assortis d'indicateurs de performance quantifiables. Ces objectifs doivent être intégrés dans la planification stratégique à long terme de l'entreprise, au même titre que les objectifs financiers.

Collaborer avec la direction financière pour quantifier l'impact

C'est ici qu'intervient un premier niveau de collaboration essentiel avec la direction financière, qui est très souvent en première ligne pour le pilotage de la durabilité. Le conseil doit travailler étroitement avec les équipes financières pour quantifier l'impact économique des initiatives ESG : coûts d'investissement, économies potentielles, nouvelles sources de revenus, ou encore valorisation des actifs intangibles liés à une bonne performance ESG. Cette quantification permet d'intégrer pleinement les risques et les opportunités ESG dans le processus de prise de décision stratégique et d'allocation des ressources.

Piloter et superviser la performance ESG

Au-delà de la définition de la stratégie, le conseil d'administration joue un rôle crucial dans la supervision de sa mise en œuvre et le suivi de la performance ESG de l'entreprise.

Mettre en place des indicateurs de performance clés

Le conseil doit s'assurer que l'entreprise dispose d'indicateurs de performance pertinents pour mesurer ses progrès en matière ESG. Ces KPIs doivent être alignés avec les standards reconnus tout en reflétant les spécificités de l'entreprise et de son secteur.

L'établissement de systèmes de collecte et d'analyse de données

La qualité et la fiabilité des données ESG constituent un défi majeur. Le conseil doit veiller à ce que l'entreprise mette en place les systèmes et processus nécessaires pour collecter, vérifier et analyser ces données avec la même rigueur que les données financières. Cela peut nécessiter des investissements significatifs dans les systèmes d'information et la formation des équipes. Au vu de la quantité de données à recueillir et de la complexité de leur analyse, le recours à des plateformes technologiques faisant appel à l’IA et au Big Data pour accélérer le processus peut ainsi être d’un grand secours.

Le suivi régulier des progrès

Le conseil doit examiner régulièrement les progrès réalisés par rapport aux objectifs ESG fixés, idéalement lors de chaque réunion du conseil, au même titre que la performance financière ! Cette régularité permet d'identifier rapidement les écarts et de mettre en place les actions correctives nécessaires.

Intégrer des métriques ESG dans le reporting financier

C'est à ce niveau que la collaboration entre le conseil et la direction financière prend une dimension réellement critique. Le conseil doit encourager l'intégration progressive des métriques ESG dans le reporting financier traditionnel, favorisant ainsi une vision holistique de la performance de l'entreprise. Cette intégration passe par le développement de rapports intégrés, combinant informations financières et extra-financières dans un cadre cohérent.

La direction financière joue ici un rôle d'architecte, en concevant les outils de reporting qui permettront au conseil de disposer d'une vision complète et fidèle de la performance ESG et de son impact sur la création de valeur. Cette évolution implique souvent une refonte des systèmes de contrôle de gestion et une collaboration accrue entre les équipes financières et les responsables du développement durable.

La gouvernance des risques ESG

Les risques liés aux facteurs ESG sont devenus des éléments incontournables de la cartographie des risques des entreprises. Le conseil d'administration a la responsabilité de superviser leur identification, leur évaluation et leur gestion.

Identifier et évaluer les risques ESG

Le conseil doit s'assurer que tous les risques significatifs liés aux enjeux ESG sont correctement identifiés et évalués : risques physiques et de transition liés au changement climatique, risques réputationnels liés aux pratiques sociales, risques réglementaires, etc. Cette évaluation - qui peut prendre la forme d’une analyse de double matérialité pilotée par la direction financière - doit tenir compte non seulement de la probabilité et de l'impact potentiel de ces risques, mais aussi de leur horizon temporel, souvent plus long que pour les risques traditionnels.

L'intégration dans le cadre global de gestion des risques

Les risques ESG ne doivent pas être traités séparément des autres risques de l'entreprise, mais intégrés dans le cadre global de gestion des risques. Le conseil doit veiller à cette intégration et s'assurer que les processus de prise de décision à tous les niveaux de l'organisation tiennent compte de ces risques.

La planification de scénarios et l'élaboration de stratégies d'adaptation

Face à l'incertitude inhérente aux enjeux ESG, notamment climatiques, le conseil doit encourager l'utilisation d'approches prospectives comme l'analyse de scénarios. Ces méthodes permettent d'explorer différentes trajectoires possibles et d'élaborer des stratégies d'adaptation flexibles.

Le rôle de la direction financière dans la monétisation des risques ESG

La direction financière joue un rôle clé dans la traduction des risques ESG en termes financiers. Le conseil doit travailler avec elle pour évaluer l'impact potentiel de ces risques sur les états financiers : dépréciation d'actifs, augmentation des coûts opérationnels, provisions pour risques environnementaux, etc.

Cette monétisation des risques ESG permet au conseil de prendre des décisions plus éclairées sur les investissements nécessaires pour les atténuer. Elle contribue également à sensibiliser l'ensemble des parties prenantes à l'importance de ces enjeux pour la pérennité de l'entreprise.

La responsabilité fiduciaire et la création de valeur durable

La responsabilité fiduciaire du conseil d'administration connaît une évolution significative avec l'émergence des enjeux ESG, passant d'une conception centrée sur la maximisation à court terme de la valeur pour l'actionnaire à une vision plus large de création de valeur durable pour l'ensemble des parties prenantes.

L'équilibre entre performance financière et extra-financière

Le conseil doit trouver le juste équilibre entre objectifs financiers et extra-financiers, en reconnaissant les interrelations complexes entre ces deux dimensions. Cette approche implique parfois de privilégier des investissements dont le retour financier est plus long mais qui contribuent significativement aux objectifs ESG de l'entreprise.

Analyser l'impact des décisions ESG sur la valorisation à long terme

Le conseil doit veiller à ce que les décisions prises en matière ESG soient évaluées non seulement sous l'angle de leur impact immédiat, mais aussi de leur contribution à la valorisation de l'entreprise sur le long terme. Cette évaluation doit tenir compte des évolutions prévisibles de l'environnement réglementaire, des attentes des consommateurs et des critères d'investissement.

Répondre aux attentes des investisseurs

Les investisseurs, notamment institutionnels, accordent une importance croissante aux critères ESG dans leurs décisions d'allocation d'actifs. Le conseil doit s'assurer que l'entreprise répond à leurs attentes en matière de transparence et de performance ESG, tout en gardant une vision stratégique autonome.

L'évolution du dialogue sur la valorisation des actifs intangibles liés à l'ESG

Un dialogue renouvelé entre le conseil et les directions opérationnelles est également nécessaire pour mieux appréhender et valoriser les actifs intangibles liés à une bonne performance ESG : capital humain, capital naturel, réputation, confiance des parties prenantes, etc. Ces actifs, bien que difficiles à quantifier dans les cadres comptables traditionnels, constituent des sources de création de valeur importantes sur le long terme.

La direction financière doit ainsi développer de nouveaux outils et méthodes pour évaluer le retour sur investissement des initiatives ESG, en tenant compte de ces dimensions intangibles. Le conseil doit encourager cette évolution et s'appuyer sur ces analyses pour orienter ses décisions stratégiques.

La composition et la structure du conseil pour une supervision ESG efficace

Pour assumer pleinement son rôle dans le pilotage de la stratégie ESG, le conseil d'administration doit disposer des compétences et de la structure appropriées.

Les compétences et l'expertise ESG nécessaires

Le conseil doit s'assurer qu'il dispose en son sein des compétences nécessaires pour comprendre et superviser les enjeux ESG pertinents pour l'entreprise. Cette expertise peut être apportée par des administrateurs ayant une expérience spécifique dans ces domaines, ou par une formation continue des membres existants du conseil.

La création de comités spécialisés

De nombreuses entreprises ont créé des comités spécialisés (comité ESG, comité développement durable, etc.) au sein du conseil pour approfondir l'examen des questions ESG. Ces comités permettent de consacrer le temps nécessaire à ces sujets complexes et de préparer les discussions et décisions du conseil plénier. Leur efficacité est d’autant plus importante que la collaboration avec la direction financière de l’entreprise est solidement établie. 

L'importance d'une représentation de la perspective financière dans les comités ESG

Pour garantir une intégration cohérente des enjeux ESG dans la stratégie financière de l'entreprise, il est essentiel que la perspective financière soit représentée dans les comités ESG du conseil. Réciproquement, les comités financiers doivent intégrer les considérations ESG dans leurs travaux.

Cette fertilisation croisée permet d'éviter la création de silos et favorise une approche intégrée des enjeux ESG et financiers. Elle facilite également la communication entre le conseil et la direction financière sur ces sujets, en établissant un langage commun et des objectifs partagés.

Les enjeux liés à la communication et à la transparence

Le conseil d'administration joue un rôle clé dans la définition de la politique de communication de l'entreprise sur les questions ESG, en veillant à l'équilibre entre transparence et protection des intérêts stratégiques.

La supervision des rapports ESG et des divulgations obligatoires

Le conseil doit superviser l'élaboration des rapports ESG de l'entreprise, qu'ils soient volontaires ou imposés par la réglementation. Il doit s'assurer de leur exactitude, de leur exhaustivité et de leur conformité aux normes et cadres de référence pertinents.

L'engagement avec les parties prenantes

Au-delà du reporting formel, le conseil doit encourager un dialogue continu avec les principales parties prenantes sur les questions ESG. Cet engagement permet de mieux comprendre leurs attentes, d'anticiper les évolutions et d'expliquer les choix stratégiques de l'entreprise.

La gestion de la réputation de l'entreprise

La performance ESG est devenue un élément majeur de la réputation des entreprises. Le conseil doit veiller à ce que les engagements pris soient tenus et que la communication externe reflète fidèlement les actions réellement menées, pour éviter les accusations de "greenwashing".

L'harmonisation des communications financières et extra-financières

Sous la supervision du conseil, la direction financière et les équipes en charge du développement durable doivent travailler à l'harmonisation des communications financières et extra-financières. Cette convergence, qui s'inscrit dans la tendance vers le reporting intégré, permet de présenter une vision cohérente et complète de la performance et de la stratégie de l'entreprise.

Cette harmonisation passe par le développement de processus communs de collecte et de validation des données, ainsi que par l'élaboration d'un narratif stratégique intégrant pleinement les dimensions financières et ESG. Le conseil joue ici un rôle d'arbitre et de garant de la cohérence du message global délivré aux parties prenantes.

La transformation de la fonction finance face aux enjeux ESG

La prise en compte des enjeux ESG entraîne une transformation profonde de la fonction finance, que le conseil d'administration doit accompagner et orienter.

La redéfinition du rôle de la direction financière

La direction financière voit son rôle évoluer, passant d'une fonction traditionnellement centrée sur le reporting financier et le contrôle des coûts à un rôle plus stratégique, intégrant les dimensions ESG dans l'analyse de la performance et l'allocation des ressources. Le conseil doit encourager et accompagner cette évolution, en reconnaissant l'importance stratégique de cette transformation.

Les nouvelles compétences requises

Cette évolution nécessite le développement de nouvelles compétences au sein des équipes financières : compréhension des enjeux ESG, maîtrise des cadres de reporting extra-financier, capacité à évaluer les impacts financiers des risques et opportunités ESG, etc. Le conseil doit s'assurer que l'entreprise investit dans le développement de ces compétences, par le recrutement et la formation.

L'évolution des outils de pilotage financier

Les outils traditionnels de pilotage financier (budgétisation, analyse d'investissement, etc.) doivent évoluer pour intégrer les critères ESG. De nouveaux outils émergent également, comme la comptabilité carbone ou la comptabilité du capital naturel. Au conseil, là encore, d’encourager l'adoption de ces nouveaux outils et s'assurer qu'ils sont effectivement utilisés dans les processus de décision.

Soutenir la transformation de la fonction finance

Le conseil d'administration peut jouer un rôle catalyseur dans cette transformation, en fixant des attentes claires quant à l'intégration des critères ESG dans le reporting et l'analyse financière, en allouant les ressources nécessaires à cette évolution, et en valorisant les progrès réalisés.

Ce soutien passe également par une évolution des critères d'évaluation et de rémunération des dirigeants financiers, pour y intégrer des objectifs liés à la transformation ESG de la fonction finance.

Conclusion

De la définition de la vision stratégique à la supervision de sa mise en œuvre, en passant par la gouvernance des risques et la communication avec les parties prenantes, le conseil intervient à tous les niveaux pour garantir une intégration réussie des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance dans le pilotage de l'entreprise.

Cette intégration ne peut se faire sans une collaboration étroite avec la direction financière, qui joue un rôle clé dans la traduction des enjeux ESG en termes financiers, dans le développement de nouveaux outils de pilotage et dans l'évolution des pratiques de reporting. Le conseil d'administration et la direction financière doivent ainsi travailler main dans la main pour garantir une prise en compte cohérente et efficace des enjeux ESG à tous les niveaux de l'organisation.

Face à l'évolution rapide des attentes des parties prenantes et du cadre réglementaire, le conseil d'administration doit faire preuve d'agilité et d'anticipation. Il doit également veiller à sa propre évolution, en s'assurant de disposer des compétences et de la structure nécessaires pour relever les défis complexes posés par les enjeux ESG.

En définitive, le succès d'une stratégie ESG repose sur sa pleine intégration dans la stratégie globale de l'entreprise et dans ses processus de décision. C'est en jouant pleinement son rôle de garant de cette intégration que le conseil d'administration contribuera le plus efficacement à la création de valeur durable pour l'ensemble des parties prenantes de l'entreprise.